Atelier Ciseaux, beaucoup plus qu’un label…

Atelier Ciseaux, beaucoup plus qu’un label…

Il faut être un sacré malade pour se lancer dans l’aventure d’un label, ou au moins carrément inconscient et c’est tant mieux. C’est ce quotidien de veiller tard, de boire des litres et des litres de coca light et de fumer tout au long de la journée des paquets de Benson And Hedges light pour finalement avoir autant de jouissance que ce moment où tu es gosse et que tu ouvres un paquet de M&M’s. Pour cette 4ème année d’existence (il fête leur anniversaire en octobre), Atelier Ciseaux nous a consacré une interview divine. Le noyau dur, Rémi Laffitte, base d’une connaissance encyclopédique de tout ce qui est pop, expérimental et folk, certain talent pour débusquer ce qui sort du lot, les sortant à l’occasion sur le label, est revenu, en compagnie de son bras droit, Philippe,  sur leur parcours. Atelier Ciseaux et leur credo ‘La maison n’accepte pas l’échec’ en fers de lance d’une hybridation nouveau public… Mots aux deux compères.

Puck: Depuis trois ans maintenant tu es label manager d’Atelier Ciseaux, comment est née cette aventure? Et pourquoi ?

Rémi : Le label existe depuis toujours… enfin dans ma tête ! Pas sous ce nom, pas derrière ce logo ni avec ces groupes bien sûr. J’ai toujours eu envie de créer un label, mon label. A 15 ans, j’en rêvais déjà, à 25 ans j’y pensais encore et encore. Et encore! A 30 ans, je me suis lancé. Enfin! Depuis une dizaine d’années, une grande partie de mon temps est consacré à la musique. J’ai commencé en écrivant pour des webzines/ magazines (à l’époque où l’on discutait sur des forums communautaires) puis j’ai organisé quelques tournées en France et de rares concerts à Paris. J’ai également travaillé pour des agences de communication/promotion. Ca a été comme un long brainstorming qui m’a permis de savoir précisément ce que je voulais faire mais également ce que je ne voulais surtout pas faire. Et puis il y a eu ce disque de François Virot – rencontré par hasard lors d’un étrange barbecue dans la banlieue lyonnaise – Son Yes or No a changé ma vie, nos vies. Notre première sortie, le début de l’histoire. On a commencé le label à deux avec Marine et cette folle envie de sortir le disque de François en vinyle. Même si on l’a attendu presque un an (ou même plus !), cela restera toujours un moment très spécial pour moi. C’était courant 2008, par la suite j’ai continué le label seul pendant quelques mois avant que Philippe ne rejoigne Atelier Ciseaux. Je ne me considère pas vraiment comme un label manager, on fonctionne en équipe et les rôles sont interchangeables à volonté. Je suis plutôt le manager du stress, j’ai souvent tendance à beaucoup stresser !

Puck: Plusieurs des titres du label sont soutenus par des grands noms de la musique. Pouvez vous nous raconter un peu le chemin parcouru pour en arriver là ? Est-ce aussi une fierté ?

Rémi: On est tout simplement fiers de sortir des disques des groupes que l’on aime. Le succès (si on peut employer ce terme là), à moins de pouvoir lire l’avenir dans un disque de cristal, c’est toujours difficile à prévoir, à imaginer. Et cela ne fait pas partie de nos premières interrogations. On ne va pas non plus se mentir, notre budget est ultra limité et par conséquent il est assez primordial que nos disques se vendent assez rapidement pour maintenir un certain équilibre. La vente d’un disque permet de financer le suivant et les quelques euros supplémentaires permettent de moins espacer les sorties. J’imagine que jusqu’ici on ne s’en sort pas si mal.

Philippe: Effectivement jusque-là on s’en sort convenablement, cela dit le fait qu’on ne sorte que des petites quantités aide pas mal, on arrive en général à rentabiliser assez facilement nos sorties, de là à parler de succès… Disons que notre fierté principale vient de la qualité des disques qu’on a sorti, pas des chiffres de vente.

Rémi: Chaque disque à sa petite histoire. Prenons Best Coast avec qui on a sorti le split 45 tours avec Jeans Wilder. On était en contact avec Andrew de Jeans Wilder parce qu’on avait très envie de sortir son morceau Tough Guys en vinyle. Un matin, j’ai débarqué avec cette idée de split et une petite liste de groupes (avec Best Coast en numéro un). Il était super emballé par ce projet puis plus rien, aucune nouvelle pendant quelques jours. Un soir (un dimanche pour être précis), j’ai reçu un mail de sa part me disant qu’il rentrait tout juste de Los Angeles et que Bethany de Best Coast était partante pour le split. Quelques heures plus tard on recevait les morceaux et deux photos de 57k (inutilisables) pour l’artwork.

Ou encore Mount Eerie, qui fait partie de ces groupes que j’apprécie depuis longtemps et avec qui j’ai toujours imaginé et donc espéré sortir un disque. Courant novembre, je lui ai envoyé un long mail pour lui présenter le label et lui faire part de notre envie de sortir un 45 tours. Pour être honnête, je n’y croyais pas vraiment mais je ne voulais pas avoir de regrets. Alors j’ai cliqué sur « envoyer le message » avec un petit pincement au cÅ“ur. Trois semaines plus tard, il nous a répondu qu’il était partant et qu’il allait nous envoyer des morceaux dès que possible. Il a tenu parole et tout est allé très vite.

Philippe: Parfois ça prend des mois, on attend patiemment de recevoir les morceaux, l’artwork, etc. Ce n’est pas toujours facile, et là on en revient à la notion de stress précédemment évoquée par Rémi, pour US Girls, ça a par exemple pris quasiment un an avant que tout se concrétise.

Puck: Certains artistes du label sont aussi des artistes moins connus du grand public, comment les repérez-vous ? Qu’est-ce qui vous donne envie de travailler avec eux ?

Rémi : On écoute des choses à droite, à gauche. On reçoit également pas mal de démos. C’est sans doute une banalité absolue mais on fonctionne aux coups de cÅ“ur. Quand tu écoutes un morceau en boucle, quand tu n’imagines pas que quelqu’un d’autre que toi puisse sortir un disque… ce n’est pas plus compliqué que ça. On envisage la sortie d’un Mount Eeerie ou d’un TOPS de la même manière. D’ailleurs je trouve que cela représente bien l’idée de ce qu’on a envie de faire. Certains labels prônent la nouveauté constante, nous on a autant envie de sortir un disque avec un groupe déjà « (re)connu » qu’avec un nouveau groupe qui débarque.

Philippe: On n’a pas vraiment de critères objectifs par rapport à ça, c’est uniquement du ressenti, mais je pense que la grande majorité des petits labels fonctionne comme ça.

Puck: Quelles sont vos influences ? Les artistes, titres, albums ou labels qui vous ont marqué ? Ceux qui vous inspirent dans votre travail créatif d’aujourd’hui ?

Rémi : Si on admet que ce projet existe depuis longtemps dans mon esprit, on peut facilement comprendre qu’il s’est nourri de beaucoup d’images, d’icônes et de références plus ou moins obscures. Dans la musique mais pas uniquement. Des labels comme Sub Pop ou Dischord par exemple n’ont sans doute soufflé cette idée mais ce sont avant tout des rencontres et non des logos qui m’ont donné l’impulsion pour lui donner vie, forme. Des influences (rencontres) que j’irais piocher dans une scène DIY punk française du début des années 2000 plutôt que dans un quelconque indépendantisme rock. Et quand je parle de DIY, je ne fais pas référence à ces personnes pour qui le DIY se résume à faire une pochette à la main et à graver un cd-r.

On aime faire attention à l’objet, au packaging mais on a envie que cela reste un disque. Dans cet air du temps, on oublie parfois que les disques sont faits avant tout pour être joués et non pour être – uniquement? – regardés. On accorde également une certaine importance aux écrits, à la rédaction de nos newsletters. On essaie de créer quelque chose qui nous ressemble, un prolongement de nos vies, de nos personnalités.

Ces derniers mois, je passe beaucoup de temps sur des blogs de photos et j’écoute pas mal de hip hop. J’aimerais que dans le futur on fasse également quelque chose dans cette direction là. On a déjà sorti à nos débuts un dvd-r avec trois courts métrages Têtedemort d’Andy Roche. Le principal pour nous, c’est de continuer avec cette même envie, ce même stress et si on se lance vers d’autres choses, je pense qu’on gardera toujours une certaine cohérence. On l’a prouvé jusqu’ici en sortant des disques assez variés.

Puck: Vous avez aussi récemment sorti l’album de TOPS ‘Tender Opposites’. Ce groupe fait un carton pour le moment. Le début d’une grande reconnaissance ?

Rémi : C’est vrai qu’on a eu de très chouettes retours sur ce disque. On l’a sorti en cassette (en édition limitée) pour l’Europe en février et là on va le sortir en vinyle fin mai (le Cd + cassette pour le monde sont disponibles via les Montréalais d’Arbutus). On y pensait depuis le début mais on n’était pas certains d’avoir le budget pour le faire aussi vite. On a décliné la proposition d’un plus gros groupe pour pouvoir le sortir mais on n’a aucun regret. J’ai vraiment beaucoup d’affection pour ce Tender Opposites. On sent qu’ils ont pris du temps pour l’écrire et qu’ils y sont très attachés. J’espère qu’on va continuer de parler d’eux et qu’ils viendront très bientôt en Europe.

Puck: A un jeune qui voudrait débuter un projet identique à celui d’Atelier Ciseaux aujourd’hui, que lui donneriez-vous comme conseils? Comme support, distribution, promotion, direction artistique, etc.

Rémi: Je lui dirais pour commencer de prendre son temps et de réfléchir aux raisons qui le motivent à se lancer. On te dira quasi toujours « Ah c’est cool, tu as un label ! ». C’est vrai que c’est cool mais ça te demande du temps, de la rigueur, tu dois le combiner avec ton ‘vrai travail’ (si tu en as un bien sur), ta ‘vraie vie’. Parfois tu dors mal, tu fumes trop, t’es stressé. Je ne parlerai pas de sacrifices parce qu’on la choisi et qu’on n’arrêterait pour rien au monde mais plutôt de concessions si tu veux faire ça correctement. Et après ça de foncer! Le reste ça dépend vraiment de tes envies et de tes projets mais je lui dirais d’essayer de faire le maximum de choses par lui même, sans avoir trop d’intermédiaires.

Puck: Le marché du disque est en crise aujourd’hui. Il se cherche et doit se redéfinir. Comment voyez-vous le futur de l’industrie de la musique ?

Philippe: S’adapter ou mourir, un truc dans ce goût-là, mais honnêtement on ne se pose pas trop ce genre de question, la crise de l’industrie du disque ce n’est pas quelque chose qui nous touche vraiment.

Rémi: C’est déjà difficile de s’imaginer le futur alors celui de l’industrie musicale… Atelier Ciseaux a débuté dans cette ère du « like-mediafire » donc on pas vécu cette crise. J’imagine que c’est totalement différent pour ceux qui ont subi ce changement. On est sans doute tous conscients que le format physique risque de disparaître progressivement pour la grande consommation mais pour les labels comme nous il y aura toujours un public qui souhaitera se procurer le disque. Les autres téléchargeront (légalement ou non) et iront à des concerts animés par des hologrammes ! Je dois t’avouer que je ne me sens pas vraiment concerné par tout ça.

Puck: Quel est l’avenir du vinyle selon vous ? Et du support physique en général? Vous sortez beaucoup d’artistes sur K7, pourquoi ce choix ? 

Rémi: Selon moi, il y aura toujours une place pour les formats physiques. Les petits labels comme Atelier Ciseaux s’adressent principalement à un public qui est encore très attaché à l’objet, à la matière. L’industrie musicale décidera peut être de faire disparaître le support physique mais on a encore un peu de temps puisque tout le monde n’est pas encore équipé pour cliquer sur leurs boutons « Acheter ». Quoi qu’il en soit, il y aura toujours une alternative proposée par ces plus petits labels.

Philippe : Je ne crois pas vraiment à la disparition des supports physiques, je pense que le désir de possession physique existera toujours, je me trompe peut-être mais quand je vois le nombre de labels qui arrivent à survivre  en sortant des vinyles ou des cassettes, supposément obsolètes, ça tend quand même à me conforter dans ma position.

Rémi: On sort des vinyles et des cassettes par affection pour ces supports. Et pour les possibilités qu’ils offrent. La cassette te permet de faire de plus petits tirages et de penser à des artworks plus spéciaux. C’est aussi l’intérêt de proposer des choses plus limitées. Comme par exemple pour le Black Hole, Hi Five de CVLTS, on a acheté 30 vieilles cartes postales/ icônes religieuses et chaque cassette a été peinte à la main. Mais on n’a pas non plus conclu de pacte de sang avec la cassette ou le vinyle, si on envie de faire du cd ou autres, on le fera. Comme on l’a fait avec le dvd-r.

Puck: Que pensez-vous aussi du piratage et du partage de fichiers sur internet ? Pour vous la solution est-elle autre que répressive ?

Rémi: Je n’arrive plus à me souvenir qui a dit « nous sommes les outils de nos outils » mais ça résume bien l’air du temps. A la base internet est un outil formidable. Sans lui Atelier Ciseaux n’existerait peut-être pas ou pas de cette manière. On n’aurait sans doute jamais sorti de disques avec des groupes qui vivent à des milliers de kilomètres de nos montagnes. Il y a une différence entre télécharger quelques disques pour découvrir et télécharger des milliers de morceaux par mois, par jour. Le problème vient de la manière d’utiliser un médium. Mais peut-être que ce médium a créé ce comportement ? C’est bien possible. Mais cette façon de consommer n’est pas réservée à la musique. Tout va vite, très vite, trop vite. Je me demande ce que l’on va retenir de ces dernières et prochaines années (si on continue comme ça). J’ai vraiment l’impression qu’on vit dans une époque qu’on se prépare à oublier. Je me demande comment on va archiver tout ça, transmettre l’important. Mais c’est un autre débat… Il faut reconnaitre que les disques coûtent encore un peu cher dans certains réseaux classiques. Et dans ce contexte économique (sans vouloir flirter avec l’actualité politique pour nous français), on peut comprendre ce comportement. La majorité de nos disques sont disponibles en téléchargement gratuit et on n’a jamais contacté qui que ce soit pour les faire retirer. Ce qui me gène plus c’est que la plupart du temps les labels ne sont jamais crédités ou les informations sont approximatives. Que tu télécharges ou que tu achètes un disque, il faut comprendre qu’il y a une réflexion derrière tout ça. Un travail aussi. Et je crois que ces gens qui surconsomment ont tendance à l’oublier. Je n’ai aucune idée de ce qui va se passer mais ce qui est certain c’est qu’il y aura toujours une alternative pour les majors pour continuer à faire de l’argent avec la musique. Les concerts, le merchandising, les hologrammes…

Puck: Comment voyez-vous la musique actuelle? Celle qu’on entend sur les radios généralistes, qu’on voit sur MCM ou MTV ? Tous ces « mini courants » qui s’enchaînent (se ressemblent) et retombent aussi vite dans l’oubli ?  

Philippe: C’est un peu le fonctionnement des modes, non ? Internet accélère juste le processus, mais ce n’est pas un écueil, même dans ces micro-courants tu arrives (parfois) à trouver des trucs intéressants, singuliers, tout va très vite mais on n’a pas l’obligation de suivre, on peut se contenter de ne retenir que ce qui nous plait.

Rémi : A part dans une voiture, ça fait des années que je n’ai pas écouté la radio. Avant j’aimais bien suivre l’actualité mainstream parce qu’un bon morceau reste un bon morceau. Grand public ou non. Je suis fasciné par ces artistes capables d’écrire un tube qui arrive à captiver des millions de personnes. Tout ça à également beaucoup changé et j’ai vraiment du mal à suivre car tellement tout bouge à la vitesse de la lumière au carré. Tu sais ces « mini courants » existent également dans le milieu indé… ce n’est pas si différent dans le fond.

Philippe: C’est même exactement la même chose, il n’y a que les proportions qui changent.

Puck: Avant de vous quitter, un dernier petit mot sur tes futurs projets? Un petit scoop pour PUCK Magazine ?

Rémi: Il parait qu’on doit faire une mixtape pour Puck Magazine! Tu confirmes cette rumeur ? Sinon on sort fin mai la version vinyle (limitée à 250 copies) du Tender Opposites de TOPS. Un peu plus tard en juin, on va sortir une jam live (enregistrée à New York pendant la tornade) de Sun Araw + Prince Rama. Un morceau de 20 minutes sur une face. Puis d’autres trucs mais on en parlera en temps voulu !

Philippe: On aura aussi un stand au village label de la Villette Sonique, ce sera l’occasion de rencontrer des gens qui achètent les disques que l’on sort !

Merci, les gars et bonne chance pour la suite!

Visitez le site du label www.atelierciseaux.com

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